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Orchestrer les possibles grâce à l’architecture éphémère

Orchestrer les possibles grâce à l’architecture éphémère

L’été a fait la part belle aux projets d’architecture éphémère à Montréal. L’engouement face à ces projets, qui ont animé des endroits mal-aimés de la ville, était palpable et compréhensible. Baron est allé à la rencontre de deux organismes qui ont oeuvré à catalyser les potentiels de ces endroits, pour découvrir leurs secrets et voir ce que ces projets laissent comme traces une fois démontés.

Pour revitaliser un lieu, on va souvent préconiser l’approche suivante: « on va investir des millions, et un peu faire table rase, repartir à zéro et finalement voir si ça fonctionne ou pas », déplore Jérôme Glad de Pépinière & Co, organisme derrière les initiatives des Jardins Gamelin, du Village au Pied-du-Courant et des Samedis Saint-Henri.

Il décrit leur approche comme beaucoup plus « humble »: « on injecte un petit peu de fonds, on travaille avec la communauté et on essaie de faire revivre un lieu ». En plus d’être moins onéreuse, ce souci d’intégrer la communauté est primordial dans tous les projets d’architecture éphémère que nous avons rencontrés, et explique notamment le succès des Jardins Gamelin, projet de revitalisation du Parc Émilie-Gamelin, où les défis était nombreux et les attentes, élevées.

« Ça prenait peu de moyens sur papier, mais ça prenait beaucoup de réflexion sur comment on s’intégrait dans le milieu, quels intervenants on fait venir, et comment on peut faire un projet inclusif ». Ainsi, l’idée d’inclure dans le projet l’organisme Sentier urbain, qui a transformé le parc en un grand jardin, et d’autres organismes très actifs sur la question de l’itinérance a permis de maximiser le succès des Jardins.

Pour l’équipe du festival consacré à l’architecture expérimentale Bellastock, il était aussi primordial de s’intégrer dans un milieu habité pour leur deuxième édition, qui avait lieu à la fin du mois d’août. La soixantaine de participants a donc investi une section de Pointe-Saint-Charles le temps d’une fin de semaine.

« Ce qu’on a ressenti, c’était un engouement de la part de la communauté, des citoyens qui habitaient dans le quartier, des visiteurs, ou des gens qui se promenaient sur le bord du canal, pour arriver dans un espace où à l’année, y a pas grand chose », témoigne d’Audrey Pouydebasque, responsable aux communications pour le festival. « Ils étaient plutôt contents qu’on soit là et qu’on amène un peu de vie dans ce quartier, qu’on le redynamise. »

Les participants se sont appliqués à bâtir différents modules, qui ont par la suite été en grande partie redistribués dans le quartier, que ce soit dans les écoles, les coopératives ou les parcs par l’organisme local Action Gardien. Des traces tangibles des possibles évoqués durant la fin de semaine, maintenant disséminées dans le quartier.

Moyens limités, expérience multipliée
L’expérience des Jardins Gamelin « a permis de démontrer qu’avec peu de moyens, financiers et même peu de moyens déployés, on a été capable de faire des changements en profondeur », selon Jérôme Glad.

Même chose pour le Village au Pied-du-Courant, site autrement plutôt austère situé au pied du pont Jacques-Cartier, de retour pour une deuxième année suite à la demande populaire et une campagne de sociofinancement. « Si on veut que les sites vivent sur le long terme, ça prend un lien, une prise en main par la communauté d’une certaine manière. » Et tel a été le cas pendant la saison.

En impliquant autant des designers locaux pour créer les modules que divers collectifs d’artistes et promoteurs pour animer la programmation, la population s’est sentie impliquée et rejointe et a permis que le lieu prenne une certaine autonomie au cours de la saison. « On a vu que le lieu est rentré dans les habitudes », souligne Jérôme Glad. En plus d’une fréquentation plus importante que l’année dernière, il « y avait une conscientisation de la mission du lieu auprès du public qui y venait », un constat « extrêmement satisfaisant ».

La réponse des commerçants a parfois surpris Pépinière & Co., notamment aux Samedis Saint-Henri, « un projet de quartier où [l’organisme] a pu s’implanter dans un quartier et avoir énormément d’appuis de toutes sortes d’intervenants locaux ». Les bars environnants, qui auraient pu se montrer froids face une certaine compétition puisque le site offrait un service de bar, ont accueilli le projet à bras ouverts, allant même jusqu’à fournir des recettes de cocktail au bar éphémère. « Ils l’ont vu dans une optique de développement de quartier et de communauté. »

L’éphémère cristallisé
Si les projets apparus cet été sont pour la plupart terminés (ou se terminent cette fin de semaine pour Les Jardins Gamelin et le nouveau bébé de Pépinière & Co, le Marché du Nord), les potentiels allumés par ces initiatives gardent leur lumière.

Avec le Marché du Nord, situé à l’intersection Henri-Bourassa et Pie-IX, l’organisme a voulu faire le lien entre les terres agricoles situées à 2 km (alors que l’épicerie la plus près est à 1 km!), et travailler de concert avec les organismes locaux dédiés à sécurité alimentaire en créant un marché public dans ce désert alimentaire. « On a pu faire le lien avec la communauté et vraiment faire un arrimage qui, je pense, par un projet éphémère qui [n’]aura duré que trois semaines, a cristallisé quelque chose qui devrait donner du long terme dans l’arrondissement. »

Audrey Pouydebasque de Bellastock partage la même philosophie: « On est un festival éphémère, on est là que trois jours, mais notre action, on essaie de la pérenniser ».

« C’était un de nos objectifs en tant que festival, et qui manquait l’année dernière »: « on avait tout détruit à la fin, et on trouvait ça dommage de faire quelque chose et de pas laisser une trace du festival. » Le tir a été corrigé de belle façon.

La plus importante conséquence de ces projets réside peut-être dans les possibilités qu’ils allument: « on espère que ça crée des précédents: pour la ville, pour les promoteurs culturels, pour aller dans ce sens de la légèreté, toujours avec un souci de la beauté des lieux, la notion de magie », confie Jérôme Glad. Il formule du même souffle le souhait que la revitalisation du Square Viger ira en ce sens.

Parce qu’avant tout, ce que permet l’architecture éphémère et les organismes qui oeuvrent pour rendre le tout possible, c’est de saisir le potentiel poétique d’un lieu mal-aimé, d’orchestrer les potentiels et de catalyser les possibles. Ils ne manqueront pas d’affluer l’an prochain.

» Pour en savoir plus sur l’architecture éphémère à Québec
» Nos photos des Jardins Gamelin
» Nos photos de Bellastock
» Nos photos du Village au Pied-du-Courant

Crédit photo en-tête: Jean-Michael Seminaro pour Pépinière & Co.
Crédit photo Bellastock: Jean-Michael Seminaro
Crédit photo Jardins Gamelin: Maryse Boyce

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