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L’art au rendez-vous: Résilience, plutôt que réconciliation; voilà le mot d’ordre de Kent Monkman

L’art au rendez-vous: Résilience, plutôt que réconciliation; voilà le mot d’ordre de Kent Monkman

Dans la chronique «L’art au rendez-vous», notre collaboratrice explore chaque recoin d’une exposition qui a attiré son attention. À travers son expertise de doctorante en communication et commissaire indépendante, elle offre aux lectrices et lecteurs une immersion par les mots au sein d’un univers artistique, un peu comme si on leur avait donné la main pour découvrir l’exposition avec elle. Renata navigue entre les subtilités de l’art contemporain pour nous offrir le plaisir de la lecture et nous inciter à peut-être nous rendre sur les lieux de l’exposition. Ce mois-ci, son attention est tournée vers «Honte et préjugés: une histoire de résilience», une exposition de Kent Monkman présentée au Musée McCord jusqu’au 5 mai.

Dans le cadre de la présentation québécoise de son exposition «Honte et préjugés: une histoire de résilience», l’artiste ontarien d’ascendance crie Kent Monkman veut parler, comme le titre l’indique, de la perpétuelle endurance dont font preuve les peuples autochtones. Après le lancement en janvier 2017 au Musée de l’Université de Toronto et une tournée vers l’ouest du Canada et des provinces maritimes, l’exposition est enfin disponible pour les publics montréalais dans les salles du Musée McCord.

Cette trajectoire de mobilité à travers le territoire canadien est en soi très significative de l’œuvre de Monkman. Il ne cherche pas à faire la paix avec le passé de destruction, de décimation et de silence forcé que constitue la réalité des Premières Nations depuis la colonisation de l’Île de la Tortue. Au lieu de ça, il utilise plutôt l’art pour mettre cette réalité en scène et la réinsérer dans les registres picturaux des canons de l’histoire de l’art, même si la plupart du travail montré date d’après 2013.

Ce faisant, Monkman cherche un minimum de représentativité, et ce, tout en évitant de miser sur les discours de réconciliation tant populaires suite aux célébrations de 150 ans du Canada fêtées en 2017.

 

L’une des plus grandes richesses de toutes formes d’art est la capacité de susciter chez le spectateur ou la spectatrice des interprétations et des expériences personnalisées, un peu comme si elles étaient commanditées spécialement pour chacune et chacun d’entre eux. C’est d’ailleurs ce que nous essayons d’argumenter à chaque édition de la chronique «L’art au rendez-vous».

Ainsi, la rencontre avec «Honte et préjugés: une histoire de résilience» était pour moi, Renata, une rencontre personnelle avec l’histoire ouvertement négligée des peuples autochtones de mon pays d’origine, le Brésil.

Le 6 mars dernier, la Mangueira, une école de samba du carnaval de Rio de Janeiro, a remporté la compétition annuelle de la fête populaire brésilienne. L’école a abordé pour la première fois une partie essentielle de notre histoire que l’on n’apprend malheureusement pas dans les livres. Il s’agit de récits qui incluent la fondamentale actuation des peuples indigènes et d’origine africaine dans le processus de démocratisation et de conquête de droits au Brésil. La phrase présente sur le drapeau brésilien, «Ordre et progrès», a été remplacée dans le défilé de Mangueira par «Aux indiens, aux noirs et aux pauvres». Il s’agit d’un geste symbolique d’un impact sans précédent dans le Carnaval de Rio, un événement traditionnel et touristique où les écoles de samba participantes parient habituellement sur la certitude apportée par les icônes phares de la couronne portugaise et ses représentations eurocentriques.

À quelques milliers de kilomètres de distance et pourtant dans le même continent, formé d’une terre hantée par le même passé obscur et rempli d’angles morts, Monkman va encore plus loin dans son exploration de cette absence flagrante. Il se plonge dans l’univers spéculatif du queer à l’aide de son déjà bien connu alter ego Miss Chief Eagle Testickle, figure récurrente tout au long de son œuvre.

 

Cette entité, qui existe de manière transversale et atemporelle, témoigne et colore la nébulosité d’un colonialisme qui efface les contributions et même l’existence d’habitants qui n’ont jamais cédé le domaine de ce territoire. Au-delà d’apparaître telle une créature rédemptrice sur quelques tableaux, comme «Les Papa» et «Cheval de Fer», Miss Chief Eagle Testickle est l’auteure des mémoires qui textualisent chaque chapitre de l’exposition.

Des épisodes comme les massacres de castors, les famines, les transferts forcés d’enfants vers des pensionnats autochtones et les indices disproportionnellement croissants d’incarcération de la population indigène sont quelques portraits navigués par Monkman.

Dans son traitement de thèmes aussi sensibles, Monkman opte pour une esthétique qui joint le kitch au tragicomique. Pour aborder les pénuries liées à la famine, une énorme table à dîner couverte de vin, de petits fours et des restes d’un somptueux repas partagent l’espace avec des œuvres qui dénoncent la chasse massive de buffles, l’une des principales sources de nutriments pour quelques populations autochtones à l’époque. Dans son installation «Boudoir de Berdashe», Miss Chief est assise sur une balançoire qui se fait tirer par deux hommes blancs noblement habillés, accroupis par terre. Les regards blasés et passifs de ces trois êtres attribuent un ton d’ironie et de normalité à une scène qui paraît tirée d’une science-fiction.

 

Cette coexistence entre la clôture du passé et les possibilités infinies ouvertes par le queer – une utopie, comme le définirait l’auteur cubain José Estéban Muñoz, de tout ce qui n’est pas encore là et qui ne le sera peut-être jamais – remplit l’œuvre de Monkman d’absurdités néanmoins très probables.

Cette opposition entre ce qui a été et ce qui pourrait éventuellement advenir demeure ouverte aux multiples perceptions des publics et mélange réel et spéculatif de manière crue et directe sans pourtant abandonner le caractère de dénonciation politique permanent de sa démarche.

De par son alter ego, Monkman fusionne résilience et résistance, réécrivant une histoire qui n’a jamais été racontée.

«Honte et préjugés: une histoire de résilience» de Kent Monkman

➡ Au Musée McCord jusqu’au 5 mai: plus d’infos.

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