Une entrevue de douze minutes avec un journaliste se résume souvent à un extrait de dix secondes au bulletin de 18 h. Ce n’est pas une injustice, c’est le format. La question n’est donc pas de savoir si vous aurez répondu à tout, mais lesquelles de vos phrases survivront au montage.
Les intervenants qui semblent naturels devant une caméra ne le sont presque jamais par hasard. Ils ont décidé à l’avance de ce qu’ils voulaient qu’on retienne, ils ont pratiqué, et ils ont accepté quelques règles du jeu que les débutants ignorent. Cindy Royer, ex-cheffe d’antenne à TVA et LCN devenue consultante en communication exécutive, le résume souvent ainsi à ses clients : le journaliste a un travail à faire, et vous en avez un autre. Les deux sont légitimes, mais ce ne sont pas les mêmes.
Deux ou trois messages, pas dix
L’erreur la plus fréquente consiste à vouloir tout dire. Un dirigeant qui connaît son dossier à fond a tendance à répondre de façon exhaustive, avec le contexte, les nuances et les chiffres. Le résultat à l’écran est un extrait pris au hasard dans un flot d’information, choisi par quelqu’un d’autre.
La préparation commence par une question simple : si l’auditeur ne retient qu’une phrase, laquelle? Une fois cette phrase trouvée, on en ajoute au maximum deux autres. Ce sont les messages clés. Tout le reste est du soutien.
Un test utile avant l’entrevue : dire chacun de ces messages à voix haute en moins de quinze secondes. Si ça ne rentre pas, ce n’est pas encore un message, c’est un paragraphe.
Ramener la conversation sans esquiver
Les journalistes posent les questions qui les intéressent, pas celles qui vous arrangent. C’est normal. La technique consiste à répondre brièvement à la question posée, puis à faire le pont vers un de vos messages. « Oui, le délai a été plus long que prévu. Ce qui compte pour nos clients aujourd’hui, c’est que… »
Ce qui distingue le pont de l’esquive, c’est la première partie. Ignorer la question et réciter son message donne exactement l’impression qu’on cherche à éviter : celle d’un politicien en mode défensif. Répondre d’abord, même en une phrase, puis rediriger, passe très bien.
Deux réponses à bannir de son vocabulaire : « pas de commentaire », qui se lit toujours comme un aveu, et « c’est confidentiel », qui invite à creuser. Si vous ne pouvez pas répondre, dites pourquoi, brièvement, et passez à ce que vous pouvez dire.
Le silence n’est pas votre ennemi
En direct, chaque hésitation reste dans l’intervention finale. Beaucoup de gens compensent en parlant vite et en remplissant chaque pause, ce qui produit l’effet inverse de celui recherché.
Une pause d’une seconde avant de répondre projette de la réflexion. Un débit plus lent projette du contrôle. Et une réponse courte suivie d’un silence force souvent le journaliste à passer à la question suivante, plutôt que de vous laisser vous enfoncer dans une explication qui n’était pas nécessaire.
Le corps compte aussi. Respirer par le ventre avant de commencer ralentit naturellement le débit. Les mains posées sur la table ou jointes devant soi évitent les gestes parasites qui, à la télévision, attirent l’œil plus que le visage.
Ce que les débutants ne savent pas
Quelques règles du métier que personne n’explique aux nouveaux porte-parole, et qui coûtent cher quand on les apprend sur le tas.
Le « off » n’existe pas vraiment. Ce que vous dites avant que le micro s’allume, ou après qu’il s’éteint, peut se retrouver dans le reportage. Considérez que tout est enregistré dès l’arrivée du journaliste.
Vous pouvez demander l’angle du reportage avant l’entrevue. La plupart des journalistes le disent volontiers : ça leur évite une entrevue hors sujet. Vous pouvez aussi demander la durée prévue et si c’est du direct ou du différé. Ces trois questions changent votre préparation.
Une réponse trop longue sera coupée, mais pas par vous. En enregistré, le journaliste choisira les dix secondes qui servent son reportage. Si votre message clé est noyé au milieu d’une réponse de deux minutes, il y a de bonnes chances qu’il ne soit pas dans l’extrait.
Enfin, un chiffre concret vaut mieux qu’un adjectif. « Nous avons doublé notre équipe en deux ans » sera cité. « Nous connaissons une croissance remarquable » ne le sera pas.
L’allocution, un autre exercice
Parler devant une salle ressemble à une entrevue par le contenu, mais pas par la forme. On contrôle le temps, l’ordre et la conclusion. Les pièges sont différents.
Le premier est le texte lu. Un discours écrit pour être lu se reconnaît en trois secondes : les phrases sont trop longues, les yeux sont baissés, le rythme est plat. Mieux vaut des notes en points, avec les phrases d’ouverture et de clôture écrites au complet, et le reste livré en parlant.
Le deuxième est la fin qui s’étire. Beaucoup d’allocutions se terminent par une série de remerciements, un rappel du programme et un « voilà, c’est à peu près ça ». La dernière phrase est celle dont les gens se souviennent. Elle mérite d’être écrite, apprise, et livrée sans regarder ses notes.
Le troisième est l’absence d’histoire. Une allocution de quinze minutes qui n’enchaîne que des affirmations générales s’oublie en sortant de la salle. Une anecdote précise, avec un lieu, une personne et un détail concret, reste. Une par bloc d’idées suffit.
La pratique, la vraie
Se préparer, ce n’est pas relire ses notes dans la voiture. C’est se faire poser les questions difficiles par quelqu’un qui ne vous ménagera pas, se filmer, et se regarder. La plupart des gens découvrent à ce moment-là des tics dont ils n’avaient aucune idée : un « en fait » toutes les deux phrases, un regard qui fuit vers le plafond, une main qui ne tient pas en place.
Les organisations qui font régulièrement face aux médias finissent par mettre en place une formation média structurée pour leurs porte-parole, avec des simulations filmées et des mises en situation de crise, parce que c’est la seule façon de reproduire la pression du vrai direct. Pour un porte-parole occasionnel, deux ou trois séances de ce type changent complètement l’expérience de l’entrevue suivante.
Pour les organisations de l’Estrie
Les entreprises et organismes communautaires de la région ont rarement l’attention des médias nationaux, ce qui rend chaque occasion plus précieuse. Une entrevue au bulletin régional, un passage à la radio locale ou une allocution devant la chambre de commerce ont un poids réel sur la réputation, et ils reviennent rarement deux fois pour le même sujet.
Ça vaut la peine de les préparer comme s’il s’agissait d’un passage à la télévision nationale, parce que, dans la région, c’en est l’équivalent.
En bref
Choisir deux ou trois messages et les dire à voix haute avant. Répondre à la question, puis faire le pont. Laisser le silence travailler. Considérer que tout est enregistré. Pour une allocution, écrire la première et la dernière phrase, et rien d’autre mot à mot. Et se filmer au moins une fois avant d’y aller pour vrai.


